Alors que grâce à l’action conjointe  de la municipalité et de l’association Bretoncelles Patrimoine et Nature, la restauration de l’église Saint Pierre de Bretoncelles[1] est maintenant bien engagée et que le résultat de cette action de longue haleine s’annonce des plus prometteurs, il nous a paru opportun de publier l’inventaire du mobilier se trouvant dans l’église à la fin du XVIII é siècle. Réalisé en l’an 2, (1794) lors de la Révolution française, ce document nous renseigne sur le patrimoine liturgique et mobilier d’une église d’un gros bourg percheron à la fin de l’Ancien Régime.

Le document.[2] 

Il se compose de deux éléments, d’une part la copie d’une délibération du Conseil municipal du 30 ventôse an 2 (20/3/1794) relative « aux effets et meubles du culte » et l’inventaire proprement dit. Nous allons tout d’abord nous intéresser à la délibération afin de connaître les motivations de cette décision. Nous essayerons ensuite de replacer cette dernière dans un contexte plus large avant de retranscrire l’inventaire.

La délibération du Conseil municipal.

Elle fut prise le 30 ventôse lors de la séance publique de l’exécutif communal réuni sous la présidence de Julien Dougere, [3] le maire. Etaient présents : Louis Richardeau, Louis Norture, François Pierre Joannet, Charles Angenard, Pierre Marcis officiers municipaux et Darreau secrétaire greffier. La délibération a pour origine la remarque d’un des membres du Conseil  qui «  a observé que le Citoyen Gadeau  cydevant  curé en ce lieu ayant déclaré cesser d’exercer les fonctions de son ministère et de fait ne les exerçant plus depuis sa déclaration, il était urgent de dresser l’inven[taire]de  tous les effets mobiliers qui existent dans l’eglise de ce lieu, et d’en faire un don Civique a la République. » [4]

Après avoir pris l’avis de l’agent national, il fut décidé de dresser l’inventaire et que  « les vases servant au culte, fer, plomb, Cuivre, potain, Etain et Métal seront envoyés au directoire du district de Bellesme, qui après l’avoir pesé en donnera décharge, ?? etre fait don a la patrie, sauf a statuer ensuitte sur les linges, ornement, bancs et armoires. » [5]

Le contexte politique.

Si la renonciation de Louis François Charles Gadeau[6] à son état de prêtre le 28 ventôse an 2 fut l’élément qui déclencha la décision du Conseil municipal, il n’en reste pas moins que cette dernière s’inscrit dans un contexte politique national et local sur lequel il convient de dire quels mots.

Le contexte national. [7]

 Cet inventaire effectué à une date assez tardive nous précise Jacques Bernet, s’inscrit dans deux moments importants de la Révolution française. Premièrement, la politique de déchristianisation de l’an II, impulsée en brumaire, frimaire (octobre, novembre). Elle connaît néanmoins, sans remettre en cause les mesures déjà prises, un frein avec le décret du 16 frimaire an II (6 décembre 1793) rappelant la liberté des cultes. L’initiative bretoncelloise n’obéit donc pas à un texte de loi.  Le second aspect à considérer est l’effort de guerre et la nécessité de récupérer des richesses permettant d’y contribuer afin de sauver la patrie en danger. Ici le cadre législatif existe, il est en vigueur depuis 1792-1793.

 Le contexte local.

  Ces généralités sont à confronter au contexte local qu’ il faut bien le reconnaître nous échappe, cette période étant, pour l’instant, en dehors de notre champ chronologique. Les questions sont plus nombreuses que les réponses. Tout d’abord concernant le renoncement du curé Gadeau fut-il spontané ou plus ou  moins forcé ? Quels événements ou incitations ont pu éventuellement influencer les édiles bretoncellois ?

            Gérard Guyau dans son blog sur la Révolution française à Nogent-le-Rotrou[8] fait état quelques mois avant l’inventaire bretoncellois d’un événement similaire  « Le primidi 11 frimaire an II, jour de la cire, ( dimanche 1er décembre 1793 ) la municipalité de Nogent-le-Rotrou recevait des commissaires nommés par la Société populaire de la ville venus présenter aux édiles une motion de ladite société, prise le même jour, demandant la fermeture des églises  à partir du lendemain et de faire l’inventaire des différents ornements des églises pour   […]  Ensuite les Faire Servir aux besoins de la republique [...]  » [9] Il est fort probable que ce fait fut connu des bretoncellois.[10] L’intervention de Jean Pierre Michel Chasles, maire de Nogent-le-Rotrou en 1790, élu député à la Convention nationale pour le département d’Eure-et-Loir en 1792, montagnard actif, représentant en mission en Eure et Loir en mars 1793 doit selon Gérard Guyau[11] être écartée. Ce dernier est à cette époque en convalescence dans le nord suite à une blessure et il ne disposait pas de réseau dans l’Orne,[12] il en est de même, selon lui,  d’une possible  influence de la société populaire  de Longny-au-Perche[13].

 Louis François Gadeau : prêtre jureur de Bretoncelles.

Avant de présenter l’inventaire, il convient de dire quelques mots de Louis François Gadeau  dont la renonciation à l’état de prêtre fut semble-t-il l’élément déclencheur du dit inventaire. Originaire de Rémalard, il exerce son ministère à Senonches[14] et  arrive à Bretoncelles en tant que vicaire en janvier 1791.  A partir de juin de la même année, il accède au poste de curé, en remplacement de Vallet, jusqu’à son renoncement.[15] Il jure fidélité à la constitution civile du clergé  promulguée  le 12 juillet 1790 par Assemblée nationale constituante. Son nom figure avec Aubert vicaire, Gommier ancien curé, et Vallet, curé tous en poste à Bretoncelles à un moment de leur carrière comme signataire de l’  « Adhésion motivée de plusieurs curés et autres ecclésiastiques du Perche, à l’exposition des principes sur la constitution du clergé, par les évêques députés à l’Assemblée nationale ». [16] Recherché par la gendarmerie, il se constitua prisonnier selon sa déclaration relatée par Pierre Bliard et fut traduit  devant le tribunal révolutionnaire à Paris. [17] L’abbé Beauhaire  le donne décédé à Rémalard avant la fin de la Révolution[18] mais nous n’avons pas retrouvé trace de cette information dans les registres de cette commune.

L’inventaire des effets et meubles du culte de l’église Saint Pierre de Bretoncelles.

Il fut effectué par le Maire et les officiers municipaux dont les noms figurent dans la délibération le 8 germinal an 2 (28/3/1794) soit huit jours plus tard.  Précédé d’un rappel de la délibération, les objets sont classés par matière. Nous en reproduisons la liste ci-dessous. 

Argent pur 

Deux calices avec leur paterne, un plat et deux burettes, un soleil, un ciboire un vase à huile, un encensoir avec sa navette, une chaînette des clefs du tabernacle, six portes de six crochets attachés à trois chappes, une custode pour porter le viatique, une croix de charité.

Cuivre et potin argenté

Une croix à baton , un pied de croix empatté, deux chandeliers

Cuivre et potin[19] 

Une lampe, sept chandeliers, deux bénitiers, deux goupillons, une écuelle, trois croix, un pied de croix à main, quatorze lampades du haut des torches de la charité, un encensoir et sa navette

Etain

Un plat, quatre burettes, une fontaines, deux écuelles, un vieux calice, et deux chandeliers

 Métal

Quatre tinettes ou clochettes

Fer

Quatre grands chandeliers, et une ? de ferraille

Plomb

La doublure du Bénitier de fonte placé dans le bas de l’Eglise, avec le vase servant à conserver l’eau bénite dans les fonds.

Linges 

Soixante un purificatoires vingt deux corporaux[20], quarante trois lavabos,[21] quarante deux amicts, onze palles [22], quarante neuf tours d’étole, dix tours d’ ? trente huit nappes, vingt deux aubes, un rocher, quatorze morceaux de toile à couvrir les statues, vingt cordons, six morceaux d’indienne, un petit morceau de toile.

Ornements

Huit chappes noires, quatorze chappes de couleurs et étoffes différentes, cinq draps mortuaires, , dix devant d’autel, cinq morceaux de velours servant de dais, quinze chasubles avec leur étole, manipule et voile de différentes couleurs et étoffes, trois autres étoles, huit ? tuniques dalmatiques avec leur étole et manipule, quatre bourses, quatre bannières, une  hotte de vieux ornement, deux soutanes et deux tuniques de la Charité.

Meubles de bois 

Quarante trois bancs, le lutrin avec son siège et ses escabots, un coffre dans l’une des chapelles les coffres et banc des gagers, armoire de la sacristie , armoire à trois battants dans l’église servant a renfermer chappes et linges, la chaire, la bureau de la Charité avec le comptoir y renfermé, les stales du chant et trois confessionnaux. 

            En l’état actuel de notre documentation, nous ignorons ce qu’il advient de ses objets. Furent-ils envoyés au district de Bellême comme prévu et si oui que sont-ils devenus ? Si le transfert eut lieu, il serait  intéressant de savoir comment l’église paroissiale fut à nouveau pourvue des objets indispensables à la célébration du culte lors de la reprise de ce dernier.

 



[1] Pour suivre l‘avancement des travaux se rendre sur le site de  Bretoncelles Patrimoine et Nature, https://www.bretoncelles-patrimoine.org.

[2] Biens des cures, fabriques, prestimoines 1790 -1815  1 Q 939 A.D.O

[3] Les prénoms ne sont pas notés dans la délibération mais figurent dans l’inventaire.

[4] Délibération du Conseil municipal de Bretoncelles, 30 ventôse an 2 1 Q 939 A.D.O

[5]Ibid.,  

[7] Ce paragraphe a été rédigé à partir des éléments que m’a fournis Jacques Bernet, maître de conférence honoraire en histoire moderne, spécialiste de la Révolution française, qu’il en soit remercié.

[9] Délibération Conseil général de Nogent-le Rotrou du 11 frimaire an II. 1 D 2, feuillets 131 verso et 132 recto. Archives municipale de  Nogent - le - Rotrou Mise en ligne par Gérard Guyau http://www.nogentrev.fr

[10] Nogent-le-Rotrou compte un peu moins de 7 000 habitants en 1793 et se trouve à 14 kilomètres de Bretoncelles.

[11]  Que je remercie pour les renseignements qu’il m’a communiqués.

[12] Sur Chasles voir le blog de Gérard Guyau http://www.nogentrev.fr

[13] Ce gros bourg distant de Bretoncelles de 18 km possède une société populaire qui organise le 20 prairial an II (8 juin 1794) la fête de l’Etre Suprême. Sur cette association voir Peyrard Christine. “Chapitre septième. L’Orne en révolution : terreur populaire et sociabilités rurales”. Les Jacobins de l’Ouest : Sociabilité révolutionnaire et formes de politisation dans le Maine et la Basse-Normandie (1789-1799). By Peyrard. Paris : Publications de la Sorbonne, 1996. (pp. 107-127) Web. <http://books.openedition.org/psorbonne/1057>.

[14] Beauhaire, Joseph (Abbé)  Diocèse de Chartres. Chronologie des évêques, des curés, des vicaires et des autres prêtres de ce diocèse, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours Châteaudun 1892  p 514

[15] 16/1/1791, 27 juin 1791 BMS 1788-1792 3NUMECRP61/EDPT 493_43_2 A.D ORNE http://archives.orne.fr

[16] In Collection ecclésiastique ou recueil complet des ouvrages faits depuis l’ouverture des états-généraux relativement au clergé, à sa constitution civile, décrétée par l ‘assemblée nationale, sanctionné par le roi dirigée par M. l’abbé  Barruel vol 14, T 6 partie 1er Paris 1793.

[17] Bliard Pierre Jureurs et insermentés, (1790-1794) : d'après les dossiers du tribunal révolutionnaire Paris 1908 p 223

[18] Op.cit., p 514

[19] Alliage de cuivre utilisé en dinanderie, dont on distingue deux espèces: le potin jaune, mélange de cuivre jaune et d'un peu de cuivre rouge, le potin gris qui se compose de lavures de laiton et de plomb ou d'étain (d'apr. JOSSIER 1881) http://portail.atilf.fr

[20] Corporal : Linge consacré, généralement de lin blanc, représentant le suaire du Christ, que le prêtre étend, pendant la messe, au milieu de l'autel sous le calice, pour recueillir les fragments de l'hostie, qu'il consacre. http://www.cnrtl.fr/lexicographie/corporal

[21] Lavabo : Linge avec lequel le prêtre s'essuie les doigts qu'il s'est lavé après l'offertoire. http://www.cnrtl.fr/definition/lavabo.

[22] Palle : Linge sacré de lin ou de chanvre carré et renforcé de carton dont le prêtre recouvre le calice pendant la messe. http://www.cnrtl.fr/definition/palle