Après avoir évoqué les biens immobiliers d’Etienne François d’Aligre, dernier seigneur de Bretoncelles  dans l’article : Les possessions bretoncelloises d’ Etienne François d’Aligre, dernier seigneur de Bretoncelles à  la veille de la Révolution française  et leur devenir dans  La vente des biens bretoncellois d’Etienne François d’Aligre à la Révolution française , nous nous proposons de clore ce thème avec une description du mobilier et autres objets de la vie quotidienne qui figuraient dans deux de ses résidences à savoir : le logis de Bretoncelles et le château de la Galaisière à Condé-sur-Huisne.[1] Si cette dernière n’était pas sur le territoire bretoncellois, sa proximité et surtout le fait qu’elle soit mieux pourvue justifie de l’étudier.

Les sources.

 Elles proviennent des opérations liées à la confiscation des biens d’Etienne François d’Aligre suite à son émigration dès le début de la Révolution française. Elles sont de deux types : d’une part les deux inventaires réalisés dans les résidences et les deux procès verbaux de vente du mobilier qui suivirent. [2] Ces opérations s’étalèrent entre le 14 mai et le 16 novembre 1792.

Le logis de Bretoncelles : une résidence délaissée.[3]

 C’est l’impression que laisse la lecture du procès verbal d’inventaire réalisé le 28 mai 1792 en exécution de l’article 4 de la loi du 8 avril 1792. Cette loi, relative aux biens des émigrés, les déclaraient affectés à l’indemnité due à la nation et les mettaient provisoirement sous séquestre. L’article 4 portait sur les inventaires à réaliser par deux commissaires désignés par le district en présence deux  membres de la municipalité.[4] Le district de Bellême pour procéder à l’inventaire mandata François Louis Gadeau, curé de Bretoncelles et Pierre Joachin Pelletier laboureur, bretoncellois. Le conseil municipal[5] leur ayant confirmé « qu’ils tenaient et regardaient comme émigré le dit sieur d’Aligre », procéda à la nomination de deux délégués : Jacques Gareau, maire et Louis Lapierre. Ces formalités remplies, les commissaires se rendirent «  en la maison du sieur d’Aligre appellée le château de Bertoncelles »[6] où ils trouvèrent Jean Quebault, homme de loi, suppléant au tribunal du district de Bellême et régisseur des domaines du sieur d’Aligre.

Inventaire du mobilier figurant dans la résidence.

La première pièce inventoriée était dénommée grande chambre, probablement ici dans le sens de pièce. Elle était vide de tout mobilier. Les commissaires signalèrent néanmoins la présence au mur d’une tapisserie à personnage en cinq morceaux. Rappelons qu’outre la fonction de décoration, les tapisseries avaient un rôle d’isolation contre le froid. Aux croisées, se trouvaient des rideaux en damas [7] de Caux. Le tout estimé à 24 livres. Plus intéressante était la présence de deux tableaux aux cadres dorés, le premier représentait Charles Quint[8], le second un « des messieurs d’Angennes autrefois seigneur de Bertoncelles »[9]. Dans un escalier permettant de rejoindre l’étage, les commissaires notèrent la présence de deux fauteuils empaillés, utilisés par les juges du marquisat de la Galaizière, vestige de la justice seigneuriale. A l’étage, se trouvait une chambre dite haute. Elle renfermait un lit à tombeau en damas de Caux et au mur une tapisserie sur toile ainsi qu’un trumeau [10] avec un miroir. Le tout estimé à 48 livres.

 

Sans titre 

 Contiguë à la chambre haute, les commissaires entrèrent dans un cabinet où ils estimèrent un mauvais bureau à plusieurs tiroirs, une tapisserie en vieille haute lisse en quatre morceaux et un tableau représentant l’épouse de Charles Quint.[11] Venait ensuite l’ancienne cuisine pourvue d’une armoire, d’une grande table et d’un dressoir pour un montant de 20 livres. Dans la chambre d’à côté, il  y avait un buffet de peu de valeur. La nouvelle cuisine dite l’Audience renfermait une armoire à trois battants fermant à clef valant 60 livres, elle contenait les archives  et les titres de propriétés du dernier seigneur de Bretoncelles. En l’absence de consignes particulières, les commissaires refermèrent l’armoire et décidèrent de remettre la clé au receveur de l’enregistrement, domaine et droits réunis à Rémalard afin d’assurer la sauvegarde des archives. Deux pièces complétaient l’ensemble, une laverie à côté de la cuisine avec une armoire et une chambre donnant sur le jardin avec une table ronde et deux dressoirs. Ces derniers meubles valant 24 livres.

L’ensemble était évalué par les commissaires à 196 livres. Ce montant, ajouté à l’absence de vaisselle, d’ustensiles de cuisine et d’éclairage,  de linge de maison, de sièges … témoignent d’une résidence non fréquentée depuis longtemps voire à l’abandon. Il est dommage de ne pas avoir de renseignements sur l’état du bâti, des huisseries, des pavages.

La vente du mobilier bretoncellois.

Le 2 septembre 1792, l’Assemblé législative prit un décret dont l’article 1 entériné en exécution de la loi du 8 avril 1792 de la même année l’acquisition, la confiscation des biens des émigrés. Son article 2  décidant de la vente des meubles sous l’autorité du district. La mise aux enchères du mobilier du château de Bretoncelles eut lieu le 9 novembre 1792 à la requête du département. Elle fut effectuée après information par voie d’affiches aux portes des églises de Bretoncelles et environnantes.Vingt-deux acheteurs se portèrent acquéreurs des quelques meubles mis  en vente. Tous étaient bretoncellois à l’exception de Jacques Boucher marchand de Nogent-le-Rotrou. Parmi les principaux acquéreurs, on relève Louis Norture, officier municipal acquéreur des deux armoires pour 37 livres, le curé Gadeau  portant son choix  sur les deux tapisseries et deux tableaux pour 50 livres. Les rideaux furent emportés par Jean Chauvin pour 20 livres, le lit tombeau échut à Le Roux pour 22 livres. Enfin, Baroux, charpentier fit l’acquisition d’un lot de lattes pour 52 livres 15 sols, tandis que Haye, cloutier achetait sept pièces de bois d’œuvre d’une valeur de 19 livres.  L’ensemble de la vente rapporta 305 livres 11 sols dont il fallut déduire 38 livres 19 sols pour les divers frais engendrés par la vente.

L’inventaire du château de la Galaizière.[12]

L’inventaire du château de la Galaisière [13] situé sur la paroisse de Condé-sur-Huisne eut lieu le 14 mai 1792 en vertu d’un arrêté du district de Bellême du 20 avril de la même année. Les deux commissaires nommés par le district étaient accompagnés du maire et d’un officier municipal. Au château, ils trouvèrent Pierre Bourdon, concierge et garde des lieux. Notons que des scellés avaient été posés par le maire de Condé-sur-Huisne afin d’assurer la sauvegarde des biens.  L’inventaire fut qualifié de sommaire par les commissaires eux-mêmes, notons que contrairement au château de Bretoncelles, nous n’avons pas d’estimation de la valeur des objets. La description des lieux fait état d’une grande salle avec une garde robe à côté, d’une antichambre, de la chambre haute des domestiques,[14] d’un vestibule et d’une pièce servant de bûcher.[15] Est-ce là la totalité des pièces du château ? On peut en douter. En effet, on a l’impression que la quasi totalité des meubles avaient été regroupée dans la grande salle et  accessoirement dans la garde robe. Nous n’avons pas notion de cuisine, de chambres à coucher,[16] de cabinet. Existait-il un étage ? Les domestiques couchant dans une chambre dite haute, cela en laisse supposer la présence mais il peut aussi s’agir d’une pièce sous les combles. De même, les objets de la vie quotidienne, la vaisselle, le linge de maison étaient stockés dans un placard incrusté dans le mur de la garde robe, notons l’absence des ustensiles de cuisine. La grande salle était pourvue d’une cheminée avec des chenets doubles à pomme de cuivre doré. De chaque côté  de son trumeau se trouvaient deux lustres de cuivre doré ce qui même avec les 5 chandeliers et les deux bougeoirs de cuivre jaune semble bien peu comme possibilité d’éclairage.[17] Les murs de cette salle étaient recouverts ainsi que ceux de la garde robe de toile verdâtre. Des rideaux de croisées, en toile ouvrée imitant le damas, étaient eux aussi rangés dans le placard. Dans l’antichambre, se trouvait un poêle, moyen de chauffage guère répandu à l’époque. Olivier Jadot dans « Les délices du feu, L’homme, le chaud et le froid à l’époque moderne » constate que « Le poêle apparaît progressivement dans les intérieurs au cours du XVIII e siècle » [18] Il ajoute concernant sa localisation dans les demeures aristocratiques : « l’usage du poêle est principalement réservé aux antichambres. Il permet aux domestiques de se chauffer et, créant une sorte de sas tempéré entre l’extérieur de l’habitation et la chambre… »[19]

Nous avons choisi de présenter les objets inventoriés dans le château de façon thématique.

Le mobilier.

Il se composait d’une commode à trois tiroirs couverte d’une table de marbre. Figuraient aussi deux petites tables à pieds de biche garnies chacune d’un tiroir, une table à manger sur ses tréteaux et dans la garde robe deux tables de nuit. Enfin, dans l’antichambre, se trouvaient onze chaises enfoncées de paille.

 Le couchage.

 Deux lits se trouvaient aussi dans la grande salle. Chacun d’eux était garni d’une paillasse, de deux matelas recouvert de futaine.[20] Ils possédaient traversins, oreillers, couvertures d’indienne,[21] courtepointe, bonnes-grâces[22] de toile orange, rideaux et impériale[23] d’indienne.

 Le linge de maison, vaisselle et autres.

Il se compose de 25 serviettes de toile ouvrée, de 3 nappes de même nature, de 17 essuie-mains de canevas et de 7 mauvais torchons. La vaisselle se composait de 24 assiettes, un saladier, 8 gobelets de verre, 3 pots à eau dont deux en faïence et un en caillou, [24] deux cruches en grés.  Plus intéressant la présence d’une cafetière en fer blanc et d’une théière en caillou. Sy ajoutent 4 draps de grosse toile commune et 5 tabliers de cuisine en grosse toile dont deux mauvais on a l’essentiel du contenu du placard à l’exception notable de plusieurs objets relavant de la toilette et de l’hygiène.

Toilette et hygiène.

Dans cette catégorie, on trouve : deux miroirs de toilette, un bassin à barbe, une cuvette de faïence, une tête à perruque sur son pied. Plus intéressant est  la présence d’une chaise de commodité ainsi que 5 pots de chambre de faïence et surtout d’un bidet garni de son bassin de fer blanc. Attardons nous quelques instants sur cette présence, elle est prouvée à partir de la seconde partie du XVIII e siècle dans les inventaires des châteaux et sous ce terme. Son existence dans les milieux aisés du Tiers état semble peu attestée en particulier en province. [25]

Si cette résidence s’avère plus habitable que le logis bretoncellois, elle dégage néanmoins l’impression d’avoir était mise en sommeil. Deux hypothèses sont possibles soit avant même l’émigration  d’Etienne François d’Aligre, elle était peu fréquentée et donc peu équipée ou alors une partie du mobilier et des objets se trouvant à l’intérieur furent retirés avant sa confiscation par le législateur.

La vente des biens mobiliers du château de la Galaizière.

Cette vente aux enchères eut lieu le 16 novembre 1792 à  la requête du procureur général syndic du département et sous le contrôle du district de Bellême. Sans trop entrer dans le détail de cette vente, on peut signaler que l’essentiel des objets fut acheté par des marchands de Nogent-le-Rotrou et par des habitants de Condé-sur-Huisne. Nous ne relevons pas la présence de bretoncellois. Une dizaine de femmes figurent parmi les acheteurs parmi eux Mme Bouillon  fut la plus active. Ses choix se portèrent sur un des lits pour 160 livres,[26] la commode 50 l, et une grande glace 70 l avec deux autres acquisitions, le montant de ses achats s’éleva à 226 livres et 10 sols. Cette vente rapporta, une fois déduits les frais,[27] 926 livres 6 sols.

 Au regard des biens mobiliers contenus dans le château de la Galaizière, il n’est pas question de prétendre de dresser une description précise du cadre de vie d’un personnage de l’envergure d’Etienne François d’Aligre dans l’une de ses résidences provinciales. Le château était-il mieux équipé dans les années 1780 ? A-t-il été en partie vidé au début des évènements révolutionnaires ou tout simplement délaissé depuis un certain temps comme la résidence bretoncelloise ? Des éléments sur les séjours percherons d’Etienne François d’Aligre seraient utiles pour pouvoir répondre à ces questions. Si les documents étudiés nous laissent un goût d’inachevé, les ayant à notre disposition, il eut été  dommage de ne pas les évoquer en conclusion du travail mené sur les biens du dernier seigneur bretoncellois.  La connaissance du cadre de vie de la noblesse et des élites dans notre région nécessiterait d’interroger d’autres sources comme des inventaires après décès.

 

 

 



[1] Condé-sur-Huisne se trouve à sept kilomètres de Bretoncelles.

[2] Mobiliers des émigrés, des condamnés déportés et reclus : correspondance, PV d’inventaires et de ventes états. (dossiers individuels : Andlaw –Gaston)  1792 – an VI  1Q 991 A.D.O

[3] Chapitre rédigé à partir de l’inventaire du 28 mai 1792. 1Q 991 A.D.O

[4] Pierre Louis Caron Code des Emigrés ou recueil des dispositions législatives, concernant les impositions, le séquestre, la confiscation, la régie et la vente des biens des anciens propriétaires appelés à recueillir l'indemnité, de 1789 à 1825.Paris 1825

[5] Jacques Gareau, maire, Louis Lapierre, Louis Lavie, Louis Norture, Louis Richardeau et François Rivet, officiers municipaux. Marie Louis Bordeau, procureur de la commune. 1Q 991 A.D.O

[6] 28 mai 1792. 1Q 991 A.D.O

[7] Étoffe monochrome, à double face, généralement en soie, ornée de dessins satinés, en relief sur fond mat, formés par le tissage. http://stella.atilf.fr

[8] Roi des Pays-Bas de 1515 à 1555, d'Espagne et des Deux-Siciles de 1516 à 1555, Empereur du Saint-Empire romain germanique de 1519 à 1555, Charles Quint né en 1500 et décédé en 1558, trois ans après son abdication fut le monarque le plus puissant d’Europe de la première moitié du XVI siècle. Il fut en conflit avec François 1 er (1494-1547)

[9] 28 mai 1792. 1Q 991 A.D.O

[10] Glace décorant le dessus d'une cheminée ; panneau de bois sculpté, peinture ornementale au-dessus d'une telle glace. http://www.cnrtl.fr/definition/trumeau

[11] Il s’agit d’Isabelle de Portugal (1503-1539).

[12] Il s’agit de l’orthographe du document, c’est celle que nous privilégierons. Ce chapitre a été rédigé à partir  du procès verbal du 14 mai 1792. 1Q 991 A.D.O

[13] Orthographe actuelle.

[14] Elle renfermait trois lits de sangles avec matelas, traversins et catalogne(couverture) de laine.

[15] Il contenait une corde de gros bois et 50 margotins. (Petit fagot de menues branches pour allumer le feu.) http://www.cnrtl.fr/definition/margotin

[16] La grande salle est probablement une salle de réception.

[17] Dans le placard se trouvait aussi quatre mouchettes et une livre de chandelle.

[18] Olivier Jadot  Les délices du feu, L’homme, le chaud et le froid à l’époque moderne. Champ Vallon, collection Epoque. Ceyzérieu 2017 p 250

[19] Op.cit., p 252

[20] Étoffe croisée et pelucheuse, de fil et de coton http://www.cnrtl.fr/definition/futaine

[21] « Au  XVIIe siècle, on appelait « indiennes » des étoffes de laine, de soie ou de coton à décor imprimé ou peint (et non obtenues par tissage de fils de couleur). […] Les indiennes venaient alors d’Inde, de Perse ou de Chine. En Europe, tant pour l’habillement que l’ameublement, ces étoffes chamarrées rencontrèrent un immense succès. En dépit de plusieurs interdictions (pour protéger les productions nationales) on vit la création de centaines de manufactures pour les imiter. Au XVIIIe siècle, les « indiennes » désignent alors les toiles de coton imprimées. » http://www.sajou.fr

[22] Pièce d'étoffe à caractère ornemental http://www.cnrtl.fr/definition/bonne-grâce

[23] Dessus d'un ciel de lit en forme de dôme impérial http://www.cnrtl.fr/definition/imperiale%20/1

[24] « Le terme caillou était utilisé pour désigner une sorte de céramique : faïence, moulée avec glaçure, peinture manuelle pouvant être polychrome. Il existe aussi des assiettes et des plats caillou. » http://antick.free.fr/Maison/Cuisine/Vaisselle/Vaisselle.php#mozTocId416400

[25] Pour l’histoire de cet objet, nous renvoyons à l’ouvrage de Fanny Beaupré et Roger-Henri Guerrand Le confident des dames. Le bidet du XVIIe au XXe siècle : histoire d’une intimité. Editions La Découverte Paris 1997

[26] Le second lit fut vendu 142 livres 10 sols.

[27] D’un montant de 66 livres 13 sols.